Sitôt que j’ouvrais les yeux, la musique m’envahissait. Je l’entendais comme je l’avais toujours entendue. Elle se faisait plus discrète la nuit, mais chaque matin elle reprenait sa place. Les percussions frappaient plus forts, les cuivres se déchaînaient. Durant mon enfance, le morceau avait toujours été entièrement classique, mais un après-midi, les cordes apportèrent un côté moderne avec l’arrivé d’un violon électrique. C’était celui que je préférais. Il commença un solo pendant que je me douchais. Un superbe solo qui s’interrompit seulement après mon petit-déjeuner, alors que je partais à la fac. Dans la rue, on reconnaissait plusieurs types de personnes : ceux qui étaient enfermés dans leur travail et qui marchait tête baissée, le regard morne, puis ceux qui souriaient, balançaient la tête au rythme de leur musique personnelle. Tout le monde avait une musique dans la tête. Quand on était enfant, on nous disait qu’elle partait lorsqu’on rencontrait son âme soeur. Avec mon meilleur ami, on y avait toujours cru, puis passé dix-neuf ans on avait laissé tomber. C’était des conneries. Je le rejoins à l’arrêt de tram où il m’attendait un bouquin entre les mains. Sa musique à lui relevait du jazz, et d’après ce qu’il m’avait reproduit, elle était vraiment belle. On se disait qu’on avait de la chance, on aurait pu se retrouver coincer avec un mauvais morceau pour le reste de notre vie.
Sarah montait trois stations plus loin, avec toujours ses cheveux ébouriffés et son air fatigué, mais surtout avec un sourire radieux. Sarah complétait notre bande depuis le collège. Elle nous avait avoué n’avoir jamais rien entendu. Avec sa famille, elle faisait semblant. Elle inventait de l’opéra et des chansons en des termes latins que personne ne prenait la peine de réfuter. Avec les autres aussi, elle mentait. Elle disait aimer sa condition, parce qu’avoir de la musique en tête en permanence, ça devait rendre fou. Elle n’avait pas tort. Parfois, j’en étais dingue, je souhaitais tellement fort que ça s’arrête que je me mettais à pleurer. Il n’y avait que moi et Thomas qui savaient qu’elle était une Sourde. Les Sourds, ils étaient très mal vus. On les montrait du doigt dans la rue comme s’ils dérangeaient l’existence commune, et on se moquait d’eux pour ne pas avoir d’âme soeur. C’était débile, surtout quand, comme Sarah, on n’en voulait pas, d’âme soeur.
Elle nous raconta sa trépidante aventure du matin. Comment son petit frère était difficile à réveiller, et comment la douche n’avait encore pas coulé d’eau chaude. Puis Thomas nous parla de sa dernière conquête. Elle était jolie et drôle, et elle aimait la littérature. Avec Sarah, on pensait à la même chose : peut-être que ça durerait plus d’un mois, cette fois. Thomas avait abandonné tout espoir de trouver «l’élue». Il s’était fait une raison : le jazz ne s’arrêterait jamais. Et puis il s’en fichait pas mal. Il prenait les filles qui venaient, il s’amusait, tant pis si le tempo raisonnait dans sa tête pour toujours. Moi, j’avais toujours du mal à l’accepter. J’avais envie de croire à cette histoire, de croire qu’un jour je croiserais un homme dans la rue et le point d’orgue final sonnera dans mon crâne. Et alors mon esprit sera libre et je pourrais me concentrer sur notre idylle. Il y avait quelque chose de romantique. On se cherchera du regard jusqu’à ce que nos yeux se croisent, alors on sourira, et on ira prendre un café, n’importe quoi. On apprendrait à se connaître et serait surpris de se rendre compte que l’autre est parfait pour nous, alors qu’on le savait depuis le début. Un de mes premiers petits-copains était comme ça : parfait pour moi. On se complétait, on se ressemblait, et on s’amusait. Mais la musique était toujours en nous. Alors on avait pensé que cela s’arrêtait un peu plus tard, mais après un an on s’était quitté. C’était ridicule, si on était fait l’un pour l’autre, je n’entendrais déjà plus l’orchestre philharmonique. Je me demande encore si ce n’était pas une erreur, si on n’avait pas pris trop à coeur cette histoire qu’on racontait aux enfants. Peut-être que, comme Thomas le pensait, c’était des conneries. Peut-être qu’on aurait été bien ensemble. J’étais jeune, je voulais croire à mon conte de fée, je voulais croire que j’étais la princesse d’un prince charmant qui mettrait fin à ce concert mental.
On se séparait une fois à l’université, puisqu’on n’était pas aux mêmes UFR. Je retrouvais bien vite Marlène, ma voisine d’amphi. Elle, elle entendait du rock, et elle était persuadée que sa musique s’arrêterait. Elle ne doutait absolument pas de cette légende puisqu’elle avait ses parents comme témoins. Elle m’avait raconté leur rencontre, comment sa mère avait renversé son café sur son futur mari, comment ce-dernier allait la reprendre, lui reprocher sa maladresse avant qu’il ne se rende compte que le silence s’était fait dans sa tête. Sa mère s’excusait tellement qu’elle n’avait pas fait attention. C’est seulement lorsqu’il posa sa main sur son épaule pour la calmer, qu’elle réalisa ce qu’il s’était passé. Ils se marièrent six ans après, et eurent trois enfants. J’aimais beaucoup cette histoire simple et douce. Je voulais ça, moi aussi. Marlène n’avait pas hâte. En fait, elle s’en fichait, même. Si jamais elle ne croisait jamais la route de son âme soeur, ce n’était pas grave pour elle car elle ne pensait pas que c’était le but de sa vie. Quand même, moi, j’en avais besoin. Mais de tous les hommes qui m’avaient tapée dans l’oeil, aucun ne coupa jamais le son.
Je n’avais pas l’histoire de mes parents pour me faire rêver. Je ne connaissais pas les détails de leur rencontre, mais je sais que ce fut une évidence et que, comme dans les romans, leur musique s’arrêta aussitôt. Seulement, ma mère se réveilla un matin et au lieu du silence habituel, elle entendait de nouveau. Elle a paniqué, parce que personne ne raconte jamais ces histoires là, bien plus tristes. Puis le morceau pop de mon père reprit à son tour, et ils décidèrent de divorcer. Ils avaient été l’âme soeur de l’autre, mais ce n’était plus le cas. Parfois, l’amour passe, voilà tout. Ce qui m’effraie plus que d’écouter le violon électrique pour toujours, c’est qu’il m’arrive la même chose qu’à mes parents. C’est dur de recommencer, de réapprendre à vivre sans l’autre. Je ne sais pas si j’en aurais un jour la force.
Je restais toute la journée avec Marlène, et le soir je rentrais avec Thomas et Sarah. Toutes les journées se ressemblaient sans que jamais le silence se fasse. J’avais cru qu’en entrant à la fac, j’allais forcément trouver mon âme soeur. La fac, c’était bondé. Chaque jour on croisait de nouvelles têtes, on faisait beaucoup de rencontres. J’en ai rencontré, des gens, mais pas celui que j’attendais. Combien de temps j’allais devoir attendre, encore ? Bientôt, j’allais décider de mon avenir, de ce que je voulais, comment étais-je censé faire mes choix sans la personne qui serait la plus importante pour moi ? Parfois, je souhaitais être Sourde, moi aussi. Puis je me reprenais aussitôt : non, moi je n’aurais pas vécu cela comme Sarah. Moi, j’aurais été brisée par les remarques des autres, moi, je me serais sentie cassée, inhumaine. Sarah acceptait ce qu’elle était, elle aimait ce qu’elle était. Elle n’aurait rien donné pour devenir Entendante, même si cela aura résolu bien des tourments. Je n’avais pas son courage.
Mais aujourd’hui, c’était samedi. Alors le soir, je m’arrêtais au parc. Je m’asseyais au même banc, et j’appelais mon grand frère. Sa musique à lui, c’était du blues qui s’était arrêté depuis quelques années. C’était étrange, car lui et son âme soeur n’avait pas le genre de relation qu’on pouvait attendre. Ils n’avaient aucune intention de se marier, par exemple. Son âme soeur, c’était une amie. Tout le monde les prenait pour un couple, mais ce n’était pas comme ça entre eux. On discutait pendant deux heures au téléphone, et lorsqu’on raccrochait, je me plongeais dans ma lecture. A cette heure-ci, il n’y avait plus grand monde au parc. Il ne restait que quelques joggeurs, et j’aimais l’ambiance apaisante de ce moment de la journée. Le vent emporta mon marque-page sur le sol, et une main la ramassa avant que je n’ai le temps de tendre le bras. C’est quand je le repris et après un remerciement que ça se passa. Comme ça, sans violence, comme en un crescendo parfaitement interprété, l’orchestre conclu son morceau par un point d’orgue. Plus de percussions, plus de cuivres, plus de bois, plus de cordes et plus de solo électrique. J’avais d’abord vu la peau colorée, puis les bras fins. Quand enfin je rencontrais son regard, des picotements parcoururent tout mon corps. Je savais, et mon vis-à-vis aussi. Un peu intimidée, j’osai demander si, par hasard, ça l’intéresserait de prendre un café, d’apprendre à se connaître. Avec un sourire, elle accepta.
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J’ai écrit ça vite fait, sans vraiment le travailler. Je voulais surtout écrire autre chose que ma fanfic. Mais au final c’est pas trop mal alors voilà.
Douce symphonie
